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27.03.2007
LA CORDE RAIDE DU PARLER VRAI : Bruno Frappat
Licencié es Lettres, Il commence sa carrière de journaliste comme rédacteur au Dauphiné Libéré à Grenoble en 1964. Après un long passage au journal Le Monde où il exerce des responsabilités de plus en plus importantes (1968/1994), il devient directeur de la rédaction de La Croix puis directeur délégué. En septembre 2000, il est nommé directeur général et membre du Directoire de Bayard. Le 7 avril 2005, il devient Président du Directoire du groupe Bayard.
Ce qui me tracasse le plus dans les résultats de ce sondage de l’Institut Fournier sur le « parler vrai », c’est l’abîme manifesté entre le besoin énorme de « parler vrai » dans la société et le ressenti massif du « parler faux ». J’ignore ce que mettent les gens sous l’expression parler vrai. Pour ma part, cela signifie penser, dire la vérité, expression plus traditionnelle.
Notre temps est celui du soupçon, nous vivons dans une société de défiance et, je dirais même, de peur. Cela provoque cette soif de parler vrai et la tribu (entourage personnel constitué par la famille et les amis) constitue le refuge où l’on peut enfin parler vrai. En effet, 87 % des sondés, soit la majorité, considèrent qu’au sein de la tribu on parle vrai. Je serais tenté de dire « et si seulement c’était vrai ! ». Cela risque de conduire à une aspiration à la transparence sans scrupule, ce qui me paraît très dangereux. Je suis abasourdi et extrêmement inquiet d’apprendre que 50 % des jeunes de 25 à 34 ans considèrent que l’on doit tout dire sans se soucier des conséquences. Ce sondage manifeste un appel, une exigence forte dans le sens, malheureusement, de la transparence : on peut le regretter mais, en tout cas, c’est une donnée dont il faut tenir compte.
L’autocensure, gage de la vie en société
Je me demande si la masse des expertises, l’affaiblissement des institutions et l’abus communicationnel ne sont pas à l’origine de cette défiance et de son corollaire qui est l’exigence de transparence : nous n’avons jamais autant communiqué dans notre société et, en même temps, les gens sont dans un état de défiance permanente. Autrement dit, il existe un hiatus entre la communication et le parler vrai. Toutes les institutions, l’Église en dernier, se sont essayées à la communication et toutes communiquent des messages qui, pour la plupart des gens, sonnent faux. C’est extrêmement dangereux car cela peut représenter une opportunité pour des manipulateurs qui prétendraient satisfaire ce besoin, ce désir et qui prétendraient aussi combler ce vide. Un risque sociétal existe, un risque politique, un risque de civilisation qu’il ne faut pas négliger. Lorsqu’une grande partie des gens a l’impression qu’on lui cache la vérité et que quelqu’un prétend pouvoir dire la vérité, alors une certaine manière de vivre ensemble est en danger. Que Dieu nous préserve du temps des certitudes ! Les hommes sont beaucoup plus guerriers, ils se croient plus virils et plus malins. Pour ma part, je crois qu’il est heureux qu’il y ait des femmes dans la société pour nous répéter cette sagesse antique : souvent, l’autocensure est le gage de la vie en société. Je ne me sens absolument pas détenteur de la vérité, ni un expert du parler vrai. J’ai simplement l’expérience de mes vérités comme tout un chacun pourrait exposer l’expérience de ses vérités. Nos vérités ne sont que des étapes dans une marche d’approche dont chacun de nous sait qu’il n’atteindra jamais son but qui est la vérité, sauf, nous l’espérons et le croyons, dans l’au-delà.
Le « su » et le « tu »
Je voudrais d’abord dire que mon métier de journaliste est ma douceur dans la vie. En tant que journaliste, le parler vrai signifie dire la vérité et cela répond à une revendication et une exigence forte de toute la société vis-à-vis de tous les médias : les médias doivent dire la vérité. Mais la défiance est massive — tous les sondages l’attestent — et le procès fait aux médias récurrent. Les médias sont globalement responsables de travestir la vérité et de trahir les exigences que l’on peut avoir vis-à-vis d’eux. Je supplierais volontiers tout le monde de parler vrai à propos des médias et de bannir, une fois pour toutes, ce pluriel fâcheux, intempestif qui rend les médias tous semblables, affublés des mêmes défauts et des mêmes péchés, dénués de vertu. Il serait heureux de pouvoir parler vrai d’un média précis. Comme le disait Alain Etchegoyen, la radio n’est pas la télé, ni la presse écrite. J’ajouterais qu’il y a telle radio et telle autre, telle chaîne de télé et telle autre, tel quotidien et tel autre ». Le parler vrai à propos des médias serait donc un parler plus nuancé, ce qui, malheureusement, n’est jamais repérable dans les médias. En effet, chaque média dispose d’un public qu’il est intéressant d’appeler des « fidèles ». À la fin du journal télévisé, nous sommes remerciés pour notre « fidélité ». L’expression « fidèles lecteurs » est utilisée depuis plus de cent cinquante ans et est toujours valable pour un grand nombre de gazettes. Il faut consommer au sens fort, c’est-à-dire quotidiennement, cette fidélité. Un rapport de confiance, d’attachement s’établit entre le fidèle lecteur et son fidèle journal. Cela peut être aussi un contrat de familiarité et d’amitié qui n’exclue pas les engueulades, comme en famille d’ailleurs et cela ne fait pas de mal.
Je suis très en réserve par rapport à un certain type de pratique journalistique dont le présupposé consiste à penser ou à faire croire que le vrai « vrai » existe mais caché, que le visible est donc faux, mais vrai « faux » (le visible est vrai parce qu’on le voit, mais en même temps faux puisque le vrai « vrai » est caché). Au fond, c’est comme si le « tu » (ce qui est tu) écrasait le « su » de sa légitimité établie après dévoilement de ce qui était caché. L’impression est intense pour faire reculer les lignes rouges entre le « tu » et le « su ». Dans le domaine politique, le dernier exemple est celui de la peoplisation du couple qui atteint des sommets, depuis quelques mois en France, avec l’affaire du couple Sarkosy, affaire qui trouve son pendant avec les révélations sur la famille de Ségolène Royal. Il s’agit du même procédé, du même déplacement de frontières. Il est juste de dire, au demeurant, que certaines victimes de ce déplacement de frontières ont elles-mêmes ouvert la porte aux intrus… Même minoritaire, une résistance s’impose face à ce matérialisme du dévoilement du vrai. En effet, tout le vrai n’est pas vrai, ou n’est pas totalement vrai, en tout cas n’est pas vrai de manière équivalente.
Savoir se taire quand on a rien à dire !
Un piège absolument redoutable existe : croire que le vrai naît de la rencontre d’une appréciation partagée. Le public réclame à corps et à cris aux journalistes d’être objectifs : c’est une intimation, une véritable mise à mort ! Pour ma part, je traduis cela d’une autre manière : le public souhaiterait que les journalistes décrivent ce qu’il pense. Si les journalistes reçoivent des « engueulades », très souvent aussi ils reçoivent des lettres d’éloges, au demeurant, extrêmement ambiguës. Lorsqu’après avoir écrit un papier que vous estimez finalement injuste, excessif, vous recevez une lettre de félicitations pour votre objectivité alors que vous n’avez jamais été aussi passionnel, c’est extraordinairement troublant ! Nous avons tendance, parfois, à porter aux nues telle ou telle personnalité politique parce que nous estimons qu’elle dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas et que cela est bien ! Mais ce que tout le monde pense tout bas est-ce une garantie du vrai ? Pas forcément, tout le monde peut penser des sottises, des erreurs…
Comme pour la théologie négative - définir Dieu par ce qu’il n’est pas - il existe des définitions négatives :
Notre temps est celui du soupçon, nous vivons dans une société de défiance et, je dirais même, de peur. Cela provoque cette soif de parler vrai et la tribu (entourage personnel constitué par la famille et les amis) constitue le refuge où l’on peut enfin parler vrai. En effet, 87 % des sondés, soit la majorité, considèrent qu’au sein de la tribu on parle vrai. Je serais tenté de dire « et si seulement c’était vrai ! ». Cela risque de conduire à une aspiration à la transparence sans scrupule, ce qui me paraît très dangereux. Je suis abasourdi et extrêmement inquiet d’apprendre que 50 % des jeunes de 25 à 34 ans considèrent que l’on doit tout dire sans se soucier des conséquences. Ce sondage manifeste un appel, une exigence forte dans le sens, malheureusement, de la transparence : on peut le regretter mais, en tout cas, c’est une donnée dont il faut tenir compte.
L’autocensure, gage de la vie en société
Je me demande si la masse des expertises, l’affaiblissement des institutions et l’abus communicationnel ne sont pas à l’origine de cette défiance et de son corollaire qui est l’exigence de transparence : nous n’avons jamais autant communiqué dans notre société et, en même temps, les gens sont dans un état de défiance permanente. Autrement dit, il existe un hiatus entre la communication et le parler vrai. Toutes les institutions, l’Église en dernier, se sont essayées à la communication et toutes communiquent des messages qui, pour la plupart des gens, sonnent faux. C’est extrêmement dangereux car cela peut représenter une opportunité pour des manipulateurs qui prétendraient satisfaire ce besoin, ce désir et qui prétendraient aussi combler ce vide. Un risque sociétal existe, un risque politique, un risque de civilisation qu’il ne faut pas négliger. Lorsqu’une grande partie des gens a l’impression qu’on lui cache la vérité et que quelqu’un prétend pouvoir dire la vérité, alors une certaine manière de vivre ensemble est en danger. Que Dieu nous préserve du temps des certitudes ! Les hommes sont beaucoup plus guerriers, ils se croient plus virils et plus malins. Pour ma part, je crois qu’il est heureux qu’il y ait des femmes dans la société pour nous répéter cette sagesse antique : souvent, l’autocensure est le gage de la vie en société. Je ne me sens absolument pas détenteur de la vérité, ni un expert du parler vrai. J’ai simplement l’expérience de mes vérités comme tout un chacun pourrait exposer l’expérience de ses vérités. Nos vérités ne sont que des étapes dans une marche d’approche dont chacun de nous sait qu’il n’atteindra jamais son but qui est la vérité, sauf, nous l’espérons et le croyons, dans l’au-delà.
Le « su » et le « tu »
Je voudrais d’abord dire que mon métier de journaliste est ma douceur dans la vie. En tant que journaliste, le parler vrai signifie dire la vérité et cela répond à une revendication et une exigence forte de toute la société vis-à-vis de tous les médias : les médias doivent dire la vérité. Mais la défiance est massive — tous les sondages l’attestent — et le procès fait aux médias récurrent. Les médias sont globalement responsables de travestir la vérité et de trahir les exigences que l’on peut avoir vis-à-vis d’eux. Je supplierais volontiers tout le monde de parler vrai à propos des médias et de bannir, une fois pour toutes, ce pluriel fâcheux, intempestif qui rend les médias tous semblables, affublés des mêmes défauts et des mêmes péchés, dénués de vertu. Il serait heureux de pouvoir parler vrai d’un média précis. Comme le disait Alain Etchegoyen, la radio n’est pas la télé, ni la presse écrite. J’ajouterais qu’il y a telle radio et telle autre, telle chaîne de télé et telle autre, tel quotidien et tel autre ». Le parler vrai à propos des médias serait donc un parler plus nuancé, ce qui, malheureusement, n’est jamais repérable dans les médias. En effet, chaque média dispose d’un public qu’il est intéressant d’appeler des « fidèles ». À la fin du journal télévisé, nous sommes remerciés pour notre « fidélité ». L’expression « fidèles lecteurs » est utilisée depuis plus de cent cinquante ans et est toujours valable pour un grand nombre de gazettes. Il faut consommer au sens fort, c’est-à-dire quotidiennement, cette fidélité. Un rapport de confiance, d’attachement s’établit entre le fidèle lecteur et son fidèle journal. Cela peut être aussi un contrat de familiarité et d’amitié qui n’exclue pas les engueulades, comme en famille d’ailleurs et cela ne fait pas de mal.
Je suis très en réserve par rapport à un certain type de pratique journalistique dont le présupposé consiste à penser ou à faire croire que le vrai « vrai » existe mais caché, que le visible est donc faux, mais vrai « faux » (le visible est vrai parce qu’on le voit, mais en même temps faux puisque le vrai « vrai » est caché). Au fond, c’est comme si le « tu » (ce qui est tu) écrasait le « su » de sa légitimité établie après dévoilement de ce qui était caché. L’impression est intense pour faire reculer les lignes rouges entre le « tu » et le « su ». Dans le domaine politique, le dernier exemple est celui de la peoplisation du couple qui atteint des sommets, depuis quelques mois en France, avec l’affaire du couple Sarkosy, affaire qui trouve son pendant avec les révélations sur la famille de Ségolène Royal. Il s’agit du même procédé, du même déplacement de frontières. Il est juste de dire, au demeurant, que certaines victimes de ce déplacement de frontières ont elles-mêmes ouvert la porte aux intrus… Même minoritaire, une résistance s’impose face à ce matérialisme du dévoilement du vrai. En effet, tout le vrai n’est pas vrai, ou n’est pas totalement vrai, en tout cas n’est pas vrai de manière équivalente.
Savoir se taire quand on a rien à dire !
Un piège absolument redoutable existe : croire que le vrai naît de la rencontre d’une appréciation partagée. Le public réclame à corps et à cris aux journalistes d’être objectifs : c’est une intimation, une véritable mise à mort ! Pour ma part, je traduis cela d’une autre manière : le public souhaiterait que les journalistes décrivent ce qu’il pense. Si les journalistes reçoivent des « engueulades », très souvent aussi ils reçoivent des lettres d’éloges, au demeurant, extrêmement ambiguës. Lorsqu’après avoir écrit un papier que vous estimez finalement injuste, excessif, vous recevez une lettre de félicitations pour votre objectivité alors que vous n’avez jamais été aussi passionnel, c’est extraordinairement troublant ! Nous avons tendance, parfois, à porter aux nues telle ou telle personnalité politique parce que nous estimons qu’elle dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas et que cela est bien ! Mais ce que tout le monde pense tout bas est-ce une garantie du vrai ? Pas forcément, tout le monde peut penser des sottises, des erreurs…
Comme pour la théologie négative - définir Dieu par ce qu’il n’est pas - il existe des définitions négatives :
- Écrire vrai c’est ne pas écrire ce que l’on sait être faux et n’écrire que ce que l’on croit vrai. Il arrive qu’il y ait des journalistes qui écrivent ce qu’ils savent être faux, ce n’est pas le cas des journalistes de La Croix bien sûr…
- Écrire vrai c’est ne pas écrire tout ce que l’on pense. Cette tâche est relativement difficile mais absolument nécessaire parce que le journaliste n’écrit pas pour lui-même mais pour les autres.
- Écrire vrai c’est ne pas écrire tout ce que l’on sait. On touche, ici, le domaine de la responsabilité : dans un monde qui est traversé par cette exigence de transparence, il faut assumer vaillamment l’autocensure !Sans l’autocensure, il n’y a pas de bon fonctionnement de la civilisation. Même dans la vie de couple, même vis-à-vis de soi-même, il est nécessaire de pratiquer l’autocensure. Ce qui est indissociable du parler vrai c’est de se taire lorsqu’on a rien à dire !
Le difficile parler vrai à propos des religions.
Récemment, à Ratisbonne, Benoît XVI a prononcé une conférence ardue, très fine, érudite au milieu d’une académie de collègues qu’il croyait intime. Son discours a été perçu comme un séisme mondial facilement résumé en un slogan : l’Islam est violent et le prophète un assassin. Cet épisode laisse des traces et, désormais, des questions nous hantent : comment parler vrai de l’Islam ? comment parler vrai entre religions ? Et voici une autre question grave pour nos amis musulmans : comment parler vrai au sein de l’Islam ? Depuis des décennies, les dialogues sont aimables, voire sirupeux : il s’agit d’un parler gentil, mais pas d’un parler vrai. Une interrogation doit fortement nous préoccuper aujourd’hui : faut-il parler vrai et, demain, pourrons-nous encore parler ?
Parler vrai dans l’entreprise
Il faut d’abord connaître le vrai de l’entreprise, l’essentiel étant la qualité du reporting : connaissance de l’état des lieux, du marché, des « troupes », de la concurrence. Ce reporting est trop souvent affecté de facteurs psychologiques, de prudence, de voiles pudiques, de retards à propos des mauvaises nouvelles, de précipitations claironnantes à propos des bonnes. Il existe donc une véritable difficulté du savoir vrai dans l’entreprise. L’ascension dans la hiérarchie doit s’accompagner d’un savoir vrai le plus rapide possible, le plus exact possible, le plus « froid » possible.
Si parler vrai dans l’entreprise c’est connaître le vrai de l’entreprise, c’est aussi allier le respect des gens et le secret des choses. Le monde du travail est un monde d’adultes bien que, parfois, il soit habité par des adultes en difficulté que l’on pourrait qualifier d’enfants. En tout état de cause, il faut toujours respecter les gens mais, aussi, leur taire certaines informations : j’appelle cela l’opacité responsable car celle-ci est nécessaire tant vis-à-vis de la concurrence que du respect des lois.
Par ailleurs, le parler vrai n’est pas forcément le même à l’interne et à l’externe. Cela peut provoquer de graves contre-sens, des effets boomerang, des chocs d’images. Si en communication externe tout est formidable et qu’en communication interne beaucoup de difficultés sont perçues, le risque est celui d’un véritable choc : tandis que l’extérieur, souvent, n’entend pas ce qui se dit à l’intérieur, les gens de l’interne, en revanche, entendent ce qui se dit à l’extérieur. Le hiatus peut alors avoir des effets fâcheux…
Des cercles concentriques.
Dans l’entourage proche - l’équipe de direction -, parler vrai c’est, grosso modo, dire ce que l’on pense, faire circuler le parler vrai, aider les personnes à se parler entre elles, c’est ce que l’on nomme, en psychanalyse, le tiers structurant.
Dans le cercle suivant, il faut, parfois, se refréner, laisser parler les autres, lutter contre son impatience, son désir de court-circuiter les intermédiaires.
Au niveau des instances sociales (les comités d’entreprise, les comités de groupe etc.), s’assurer que tout le monde dit des choses exactes parce que tout est écrit et que cela peut donc être ressorti même des années plus tard…
Face à l’ensemble du personnel, le plus difficile n’est pas de parler vrai mais de gérer son « soi » public : « Que fais-je là à leur parler alors que cela pourrait être eux qui me parlent ? ».
Puis vient l’actionnariat devant lequel nous devons tous nous incliner avec le plus profond respect puisque l’actionnaire a toujours raison… Il faut parler vrai à l’actionnaire parce que, si on lui parle faux, il s’en aperçoit très vite ! Il faut lui dire l’essentiel, ne pas le rassurer mais assurer vis-à-vis de lui.
Tous ces cercles concentriques du parler vrai visent à éviter le piège des contradictions et des chevauchements, un peu comme les continents se chevauchent à la faveur de craquements.
Bouées de secours dans la « glu communicationnelle »
Parler le plus près possible du vrai c’est, en tout premier lieu, être soi-même, sans construction artificielle, au maximum des possibilités que les occasions et les instances donnent et toujours tenir compte du fait que le comportement est un langage.
C’est aussi exercer vis-à-vis de soi-même le parler vrai et cela relève de notre part la plus intime : l’interlocuteur le plus sourcilleux, le plus vigilant c’est soi-même, toujours présent pour s’exprimer (« pourquoi t’emballes-tu, pourquoi ces illusions, pourquoi es-tu déprimé, pourquoi ces doutes, pourquoi cette vanité etc. ? »). Pour bien se parler vrai à soi-même, je ne connais que la transaction : les autres, proches et moins proches, nous réajustent, nous renvoient à nous-mêmes.
Parler vrai suppose une ascèse d’humilité : il est absolument nécessaire de se répéter que l’on est dans une fonction de service plutôt que dans une fonction de père investi de droit divin.
La corde raide sur laquelle nous sommes tous concernant le parler vrai est parfaitement résumée, me semble-t-il, par cette phrase de Jacques Lacan : « Je dis toujours la vérité, pas toute, car les mots y manquent, mais c’est par cet impossible que la vérité tient au réel » !
Récemment, à Ratisbonne, Benoît XVI a prononcé une conférence ardue, très fine, érudite au milieu d’une académie de collègues qu’il croyait intime. Son discours a été perçu comme un séisme mondial facilement résumé en un slogan : l’Islam est violent et le prophète un assassin. Cet épisode laisse des traces et, désormais, des questions nous hantent : comment parler vrai de l’Islam ? comment parler vrai entre religions ? Et voici une autre question grave pour nos amis musulmans : comment parler vrai au sein de l’Islam ? Depuis des décennies, les dialogues sont aimables, voire sirupeux : il s’agit d’un parler gentil, mais pas d’un parler vrai. Une interrogation doit fortement nous préoccuper aujourd’hui : faut-il parler vrai et, demain, pourrons-nous encore parler ?
Parler vrai dans l’entreprise
Il faut d’abord connaître le vrai de l’entreprise, l’essentiel étant la qualité du reporting : connaissance de l’état des lieux, du marché, des « troupes », de la concurrence. Ce reporting est trop souvent affecté de facteurs psychologiques, de prudence, de voiles pudiques, de retards à propos des mauvaises nouvelles, de précipitations claironnantes à propos des bonnes. Il existe donc une véritable difficulté du savoir vrai dans l’entreprise. L’ascension dans la hiérarchie doit s’accompagner d’un savoir vrai le plus rapide possible, le plus exact possible, le plus « froid » possible.
Si parler vrai dans l’entreprise c’est connaître le vrai de l’entreprise, c’est aussi allier le respect des gens et le secret des choses. Le monde du travail est un monde d’adultes bien que, parfois, il soit habité par des adultes en difficulté que l’on pourrait qualifier d’enfants. En tout état de cause, il faut toujours respecter les gens mais, aussi, leur taire certaines informations : j’appelle cela l’opacité responsable car celle-ci est nécessaire tant vis-à-vis de la concurrence que du respect des lois.
Par ailleurs, le parler vrai n’est pas forcément le même à l’interne et à l’externe. Cela peut provoquer de graves contre-sens, des effets boomerang, des chocs d’images. Si en communication externe tout est formidable et qu’en communication interne beaucoup de difficultés sont perçues, le risque est celui d’un véritable choc : tandis que l’extérieur, souvent, n’entend pas ce qui se dit à l’intérieur, les gens de l’interne, en revanche, entendent ce qui se dit à l’extérieur. Le hiatus peut alors avoir des effets fâcheux…
Des cercles concentriques.
Dans l’entourage proche - l’équipe de direction -, parler vrai c’est, grosso modo, dire ce que l’on pense, faire circuler le parler vrai, aider les personnes à se parler entre elles, c’est ce que l’on nomme, en psychanalyse, le tiers structurant.
Dans le cercle suivant, il faut, parfois, se refréner, laisser parler les autres, lutter contre son impatience, son désir de court-circuiter les intermédiaires.
Au niveau des instances sociales (les comités d’entreprise, les comités de groupe etc.), s’assurer que tout le monde dit des choses exactes parce que tout est écrit et que cela peut donc être ressorti même des années plus tard…
Face à l’ensemble du personnel, le plus difficile n’est pas de parler vrai mais de gérer son « soi » public : « Que fais-je là à leur parler alors que cela pourrait être eux qui me parlent ? ».
Puis vient l’actionnariat devant lequel nous devons tous nous incliner avec le plus profond respect puisque l’actionnaire a toujours raison… Il faut parler vrai à l’actionnaire parce que, si on lui parle faux, il s’en aperçoit très vite ! Il faut lui dire l’essentiel, ne pas le rassurer mais assurer vis-à-vis de lui.
Tous ces cercles concentriques du parler vrai visent à éviter le piège des contradictions et des chevauchements, un peu comme les continents se chevauchent à la faveur de craquements.
Bouées de secours dans la « glu communicationnelle »
Parler le plus près possible du vrai c’est, en tout premier lieu, être soi-même, sans construction artificielle, au maximum des possibilités que les occasions et les instances donnent et toujours tenir compte du fait que le comportement est un langage.
C’est aussi exercer vis-à-vis de soi-même le parler vrai et cela relève de notre part la plus intime : l’interlocuteur le plus sourcilleux, le plus vigilant c’est soi-même, toujours présent pour s’exprimer (« pourquoi t’emballes-tu, pourquoi ces illusions, pourquoi es-tu déprimé, pourquoi ces doutes, pourquoi cette vanité etc. ? »). Pour bien se parler vrai à soi-même, je ne connais que la transaction : les autres, proches et moins proches, nous réajustent, nous renvoient à nous-mêmes.
Parler vrai suppose une ascèse d’humilité : il est absolument nécessaire de se répéter que l’on est dans une fonction de service plutôt que dans une fonction de père investi de droit divin.
La corde raide sur laquelle nous sommes tous concernant le parler vrai est parfaitement résumée, me semble-t-il, par cette phrase de Jacques Lacan : « Je dis toujours la vérité, pas toute, car les mots y manquent, mais c’est par cet impossible que la vérité tient au réel » !
08:25 Publié dans ACTES EN LIGNE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : corde, raide, bruno, frappat, bayard, presse, orateur


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