27.03.2007

LE COURAGE DE LA VERITE : Hélie de Saint Marc

 
 

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Le site d'Hélie de Saint Marc

 

Né en 1922 à Bordeaux, résistant, déporté, officier de la Légion étrangère, Hélie de Saint Marc est un témoin des déchirures de l’Histoire récente de notre pays, de l’Occupation à la guerre d’Algérie, en passant par la grande passion indochinoise… Parmi ses nombreux ouvrages : 1989: "Hélie de Saint Marc, biographie", par Laurent Beccaria, Perrin ; 1999: "Les sentinelles du soir", Les arènes ; 2000: "Indochine, notre guerre orpheline", Les arènes ; 2004: "Toute une vie", Les arènes.Pour en savoir plus : www.heliedesaintmarc.com


« Un œil qui s’amuse tandis que l’autre pleure… ». Pourquoi cette terrible expression de votre biographe ?

Toute ma vie, j’ai traversé les drames de mon pays comme témoin et surtout comme acteur : la résistance, la déportation, la guerre d’Indochine, la guerre d’Algérie et la prison… Alors parfois, il m’arrive de verser quelques larmes, non pas sur moi, mais sur ceux qui m’ont accompagné et qui ont été trompés : la parole qu’ils ont reçue n’était pas une parole de vérité et ils sont morts pour des mensonges.

« Je cherchais à compenser mes faiblesses par un intense désir de vivre… ». Pourquoi avoir écrit cela ?

Comme beaucoup de jeunes, j’étais tiraillé entre un idéal à accomplir (l’absolu, l’action, les voyages, le commandement, la responsabilité) et l’éblouissement face à la beauté du monde qui conduit à la poésie, au rêve. J’étais tiraillé entre le rêve et l’action. Beaucoup de jeunes, je crois, connaissent, au cours de leur adolescence, ce tiraillement. Faire une synthèse n’est pas aisé, mais il faut essayer.

« L’homme se mesure à ses rêves intérieurs… »

Oui ! On rêve sa vie, on vit sa vie, on pense sa vie, quelquefois on la revit, et à nouveau on la pense et on la rêve. L’action nécessaire est encadrée : nous agissons relativement à ce que nous sommes et en fonction de notre famille, de nos proches, de notre entreprise, de notre pays, de notre idéal. Cette action est nourrie par le rêve et la pensée. Peut-être se termine-t-elle aussi par le rêve et la pensée… Ma vie a été compliquée et lourde à porter, mais j’ai eu la richesse de pouvoir l’encadrer, au début par mes rêves de jeunesse, à la fin par les essais de réflexions et de pensée. Tout homme, me semble-t-il, même le plus médiocre, vit cet encadrement de la pensée au matin de sa vie par le rêve, et au soir de sa vie par la raison.

Qu’est-ce qu’une existence « simplement honorable » comme vous le dites ?

C’est essayer de rester debout, tout au long de sa vie, face aux réussites, à ses souffrances, à sa déception, à la trahison, à ses doutes.

Mais alors, qu’est-ce qu’être un homme ?

C’est de savoir rester fidèle à ses amis, à ses convictions. C’est aussi de ne pas avoir honte de soi-même, de pouvoir se regarder dans la glace et de pratiquer l’honneur contre les « honneurs ».

Que vous ont appris la résistance et la déportation ?

J’ai essayé d’apprendre et de respecter quelques réactions éthiques élémentaires : éviter la délation, la trahison, l’avilissement, en sachant qu’un homme réduit au plus mince de lui-même peut l’emporter sur les forces du mal. J’ai appris que vivre ne veut pas dire exister à n’importe quel prix, j’ai appris, peut-être, le sens d’une vie : protéger ce filet d’esprit qui nous est donné en naissant et dont nous devons rendre compte à l’heure de notre mort.

« La guerre m’a enseigné l’éblouissement de la vie », avez-vous encore écrit…

Faire la guerre c’est vivre quotidiennement avec la mort et dès lors ressentir, face à la beauté incarnée par la vie, un éblouissement incroyable dû à cette proximité de la mort. Les médecins doivent éprouver le même sentiment. Malheureusement, le soldat est parfois contraint de donner la mort : tuer pour ne pas être tué. Au contact de la mort, je crois, la vie — et sa plus noble incarnation dans la beauté — prennent une force extraordinaire. Tout homme qui fait la guerre est amoureux : menant une existence où la cruauté et la mort sont prépondérantes, il est attiré par l’inverse, appelé par la beauté, par la tendresse, par ce qui prodigue la vie alors que lui risque d’être amené à donner la mort.

« Le verbe a sa part dans l’appel au courage ». Qu’avez-vous voulu dire ainsi ?

Celui qui commande agit. C’est par la force de son exemple que ses hommes le suivent. Mais il doit aussi expliquer les raisons du combat et c’est là où la parole joue un rôle important dans l’éthique et la vie d’un soldat. Vigny disait : « La parole est un simple mot pour l’homme politique, elle est un fait terrible pour l’homme d’armes ». L’homme politique est amené à parler avec légèreté, quelquefois avec perfidie ; l’homme de guerre s’exprime avec le sang de ses hommes et son propre sang sur la terre. Ces propos de Vigny résument admirablement le drame de l’armée française et de la France durant la seconde partie du XXe siècle.

« La liberté se dissout parfois dans l’agitation… ». Un redoutable jugement pour la société d’aujourd’hui…

Les plus jeunes vivent dans une espèce de précipitation terrible… Qu’ils prennent le temps de réfléchir en allant dans un monastère, une pagode, en marchant vers Saint Jacques de Compostelle ou, simplement, en se retirant dans une chambre avec rien aux murs… Qu’ils réfléchissent sur le sens de la vie ! Les questions importantes sont des questions simples : d’où vient-on, où va-t-on, que fait-on, à quoi cela sert-il ? Mais, en général, ces questions qui sont très simples restent sans réponse.

Qu’est-ce que faire tenir debout son être intérieur ?

Si je n’avais pas peur d’employer de grands mots, je parlerais d’honneur : pouvoir se regarder dans une glace, ne pas avoir honte de soi-même. Pratiquer cette exigence, cette rectitude vis-à-vis de soi-même et de l’aventure humaine s’appelle l’honneur de vivre.

« Le courage contient toutes les autres vertus » avez-vous encore écrit…

Oui, le courage est nécessaire à l’exercice de toutes les autres vertus. Il faut être courageux pour avoir la foi, pour être charitable, pour avoir l’intelligence du cœur et pour dire la vérité.

Comment voyez-vous le monde d’aujourd’hui ?

C’est un monde du mensonge, du parler faux, de la promesse non tenue et la jeunesse, me semble-t-il, a soif d’autre chose : elle est avide du parler vrai et de la vérité même si celle-ci est difficile à accepter, à comprendre et à vivre. Je crois que la vérité gagne toujours.

Alors, le « Parler vrai », un impossible défi ?

Parler vrai, c’est d’abord penser vrai, mais cela ne veut pas dire dévoiler toute sa pensée. Toute vérité n’est peut-être pas bonne à dire. En revanche, tout ce que l’on dit doit être vrai.

Durant une partie de ma carrière, j’ai été chargé des rapports avec la presse, fonction d’autant plus délicate qu’elle se situait pendant la guerre d’Algérie : pourtant, j’ai toujours essayé de dire la vérité, pas toujours toute la vérité car certaines vérités ne sont pas toujours bonnes à dire et doivent être exprimées au bon moment. Je reviens sur mon passé d’homme de guerre : c’est très important de dire à un soldat, d’une part, les raisons de son combat, d’autre part, la nécessité de mettre en accord ses actes avec sa parole. Un jour, un journaliste m’a dit que j’aimais la guerre et je lui ai répondu que je n’aimais pas la guerre : la guerre est une tragédie, il n’existe pas de guerre propre, de guerre fraîche et joyeuse, la guerre est un mal, un mal terrible avec ses souffrances, ses morts. Parfois, la guerre est un mal nécessaire : il faut prendre les fusils pour faire taire les fusils. Mais la guerre reste un mal. La guerre est un grand moment de vérité parce que les hommes, au front, ne soignent pas leur look, leur paraître, ils ne font pas du cinéma, ils combattent et risquent leur vie : c’est alors la vérité profonde de l’être qui s’exprime avec quelquefois sa lâcheté, sa cruauté mais aussi sa générosité et son courage. Cette vérité de l’homme à la guerre se retrouve à travers les épreuves, dans l’action politique et économique et c’est vers cette vérité que tout homme plongé dans l’action doit tendre.

L’image domine le monde, chacun soigne son « look », fait son petit cinéma et, finalement, la vérité de chacun disparaît, le paraître l’emporte sur l’être, sur la réalité, sur la vérité et sur l’expression de cette vérité. Les victoires de la publicité et le déroulement de la préparation aux élections en sont une brillante illustration. Cette tragique dérive est vraisemblablement due à la vitesse de la vie, à la surmédiatisation de toute chose, c’est un très grand danger.

Que diriez-vous à un responsable, à un chef d’entreprise ?

Un mot très simple : dire la vérité. Le mensonge et le machiavélisme, même en politique, ne gagne jamais. Dans ma jeunesse, je croyais que les hommes, les femmes, les hommes politiques disaient la vérité. Mais, le jour où j’ai été arrêté par les Allemands, trahi, traîné dans des cellules, interrogé puis enfermé en camp de concentration, je me suis aperçu que la trahison est une des composantes la mieux lotie au monde. Si j’ai un seul mot à laisser derrière moi, c’est de dire : « Ne trahissez jamais ! ». Le mensonge est une forme de trahison.

Quelle est votre espérance pour le monde qui vient ?

En vieillissant, il faut résister au pessimisme et garder au fond de soi un inaltérable optimisme malgré l’affaiblissement physique, les difficultés croissantes à penser, à vivre, à nous exprimer de façon audible. La joie de l’âme est dans l’action. Quelqu’un a dit : « Pour hier, il est trop tard, il est toujours trop tard, mais demain reste à faire et ton avenir, ami, se trouve au bout de la journée de demain ». Cela s’appelle l’espérance ! Les motifs de pessimisme sont nombreux, mais les motifs de croire à l’avenir existent : il faut être habité par l’espérance et cultiver, pratiquer cette espérance dans la lucidité.

Que diriez-vous aussi aux jeunes d’aujourd’hui ?

Je leur dirais que nous vivons une période difficile où, d’une part, de grands problèmes de la vie sont posés (le don de la vie, la manipulation de la vie, l’arrêt de la vie), où, d’autre part, l’individualisme forcené, l’égoïsme peut-être, le matérialisme, le profit à tout prix l’emportent sur les forces de l’esprit.

Je leur dirais que notre époque est complexe parce qu’elle met en avant les droits par rapport aux devoirs et parce que la responsabilité, qui est au centre du destin humain, tend à être occultée.

Je leur dirais que la vie est une aventure formidable, qu’il faut y croire, mais qu’elle est aussi un combat et qu’il leur faudra rouler leur propre rocher jusqu’à la dernière heure.

Je leur dirais que rien n’est donné, que rien n’est gratuit, que tout se conquiert et se mérite et que, si rien n’est sacrifié, rien n’est obtenu.

Je leur dirais qu’au-delà de ce qui peut apparaître comme l’absurdité du monde, il faut deviner cette secrète générosité, cette noblesse, cette mystérieuse et miraculeuse beauté de l’existence.

Je leur dirais qu’il faut découvrir les étoiles qui nous conduisent quand nous sommes plongés au plus profond de la nuit ; qu’il faut découvrir le tremblement sacré des choses invisibles.

Je leur dirais que tout homme, toute femme, a sa propre noblesse, sa propre dignité et qu’il est important de respecter cela.
 
Je leur dirais qu’il faut croire à l’avenir de son propre pays.

Je leur dirais que, de toutes les vertus, celle qui me paraît la plus forte c’est le courage qui consiste à rester fidèle à son rêve de jeunesse.

Je leur dirais que pratiquer ce courage, c’est peut-être cela l’honneur de vivre.
 


Propos recueillis par Charles-Éric Hauguel
- 26 septembre 2006 -
 
 
Retranscription : Marie-Béatrice Sioufi-Hansen.

"TU NE MENTIRAS JAMAIS !" : Cardinal Philippe Barbarin

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Nommé archevêque de Lyon le 16 juillet 2002, Mgr Philippe Barbarin est membre de la Commission doctrinale de la Conférence des évêques de France. Il a été créé cardinal le 21 octobre 2003 par le Pape Jean-Paul II puis nommé, en novembre 2003, membre de la Congrégation pour le culte divin et la Discipline des sacrements et membre de la Congrégation pour les Instituts de Vie consacrée et les Sociétés de Vie apostolique. En tant qu’Archevêque de Lyon, il est aussi chancelier de l’Université Catholique de Lyon.
 
 PRINCIPALES INTERVENTIONS
DU CARDINAL PHILIPPE BARBARIN,
ARCHEVÊQUE DE LYON,
LORS DES 5èmes ENTRETIENS DE VALPRÉ,
LE 3 OCTOBRE 2006.
  • Si j’écoute le mot « transparent » comme quelque chose de spirituel, cela signifie que lorsque je regarde quelqu’un dans les yeux, je sais que cette personne dit ou non la vérité. Un jour, Jésus rencontre Nicodème et dit « tiens voilà un Israélite, il ne sait même pas mentir ! » (c’est joli comme formule). Certaines personnes sont transparentes et inspirent, alors, la confiance car on sent chez elles une grande droiture. Si les propos et les actes d’une personne suscitent la tranquillité, alors on peut dire que cette personne est transparente. Pour moi, la transparence est une grande qualité humaine, personne n’y échappe. Toutefois, si transparence signifie naïveté, il faut effectivement se méfier.
  • Parler vrai est une préoccupation pour tout le monde et « la vérité qui n’est pas charitable procède d’une charité qui n’est pas véritable » nous dit Saint François de Sales. Le parler vrai nous situe sur le fil du rasoir, c’est compliqué et délicat : dire la vérité peut blesser, parfois on pense que cela va stimuler la personne et cela provoque, en fait, une blessure encore plus grave…
  • Lorsque je dis ce que je pense avec toute ma sincérité, cela peut paraître vrai, mais, sans doute, me manque-t-il un certain nombre de paramètres, de données. Qui peut dire qu’il connaît tout et voit tous les aspects d’une problématique ? Prenons la loi sur l’immigration pour laquelle le Ministre de l’Intérieur a consulté, assez largement, l’Église. Celle-ci s’est prononcée en faveur de l’élaboration d’une telle loi et, en même temps, a évoqué certains problèmes posés, en amont, par l’immigration : l’immigration ne concerne pas seulement l’Intérieur, mais aussi les Finances, le Quai d’Orsay, les Relations Internationales. On peut se poser la question de savoir pourquoi des étrangers, qui préféreraient rester chez eux, viennent en France. La vérité est assez compliquée parce qu’il existe de nombreux éléments autour d’un problème.
  • Parler vrai signifie au moins être sincère mais la sincérité n’est pas la vérité. Jésus nous dit : « Je vous enverrai l’Esprit Saint et Il vous conduira vers la Vérité. » Cela signifie qu’il nous en manque encore un bon paquet et chacun de nous le savons !
  • Avoir peur suppose un manque de confiance en soi, en sa grâce d’état, en sa mission, c’est une carence de foi. La célèbre phrase de Jean-Paul II « N’ayez pas peur ! » signifie bien que nous nous sommes monté des barrières. J’ai dit parfois à des hommes politiques qu’ils avaient peur de leurs électeurs parce qu’ils étaient prisonniers de l’idée qu’ils se faisaient de leurs électeurs : cette crainte est négative parce qu’elle paralyse. On peut aussi avoir peur de faire souffrir, de blesser : une parole que l’on juge salvatrice, si elle est mal reçue, va produire l’effet inverse. Cette appréhension-ci est positive car elle oblige à regarder l’autre avec délicatesse.
  • La phrase préférée de Jean-Paul II est tirée de l’Évangile selon Saint Jean : « La Vérité vous rendra libre » nous dit Jésus. Pour la liberté des hommes, Jésus a bravé des quantités de peurs, d’obstacles, de murs. La parole de vérité contient en elle-même une puissance de libération énorme ! Je suis très touché par les propos d’Hélie de Saint Marc qui sont comme des paroles de vie laissées en héritage : « Ne trahissez jamais ! » nous dit-il entre autres. Cela rappelle un des dix commandements dans La Bible : « Tu ne mentiras pas ». Quelle belle parole de vie et j’ai envie de dire : « Tu ne mentiras jamais, n’est-ce pas ? ». Pour conclure, nous pouvons imaginer Dieu parlant à chacun d’entre nous qui sommes ses enfants en disant : « Tu as compris ! Tu ne mentiras jamais ! ».