Intelligence Artificielle : du mythe de la conscience à l’enjeu de souveraineté — Les Entretiens de Valpré

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Outils personnels

Au croisement de l’entreprise et de la personne humaine

Intelligence Artificielle : du mythe de la conscience à l’enjeu de souveraineté

En quelques décennies, l’IA est passée du rêve de créer une nouvelle pensée à la réalité d’outils d’automatisation puissants. Désormais, c’est moins la technique que la souveraineté – humaine et politique – qui se joue. Un défi vital pour les décideurs, en particulier en Europe.
Cédric Villani, mathématicien, ancien député et auteur du rapport « Donner un sens à l’intelligence artificielle. Pour une stratégie nationale et européenne » commandé par le Président Emmanuel Macron en 2018, a accepté de nous livrer son analyse actualisée de la situation.

De la conscience à l'automatisation

Le débat public sur l'intelligence artificielle (IA) est nimbé d'une obscurité et d'une confusion qui nuisent à la clarté de l’analyse. La terminologie même, « intelligence artificielle », invite inconsciemment à imaginer la naissance d'une nouvelle conscience, une entité pensante rivalisant avec l'humain. Or, pour saisir les enjeux réels auxquels les entreprises et les États sont confrontés, il est impératif de dépasser cet imaginaire. La trajectoire de l'IA moderne n'est plus celle des sciences cognitives cherchant à répliquer les mécanismes de la pensée.

Entamée dès les années 1990, le projet a en effet opéré une transition drastique. L'ambition de créer une « nouvelle entité intelligente » a été progressivement remplacée par un objectif plus pragmatique : élaborer des « programmes sophistiqués qui vont effectuer des tâches ». Ce glissement conceptuel est majeur. Il déplace le centre de gravité de la recherche fondamentale sur le savoir vers des enjeux d'automatisation, d'efficacité opérationnelle et de compétitivité.

Ce faisant, l'IA s'est ancrée profondément dans la sphère économique. Elle n'est plus un sujet de laboratoire visant à comprendre la conscience, mais un puissant levier de transformation des processus de production, des services et des modèles d'affaires.

Cette évolution, qui redéfinit l'IA comme un outil d'automatisation avancé, plutôt qu'une conscience naissante, s'est structurée autour de trois moments clés qui ont façonné le paysage technologique et géopolitique actuel.

1996-1997 : la compétition homme-machine et la naissance du savoir en ligne

Cette période marque le retour sur la place publique de la compétition entre l'humain et la machine, symbolisé par la partie d'échecs opposant le champion du monde Garry Kasparov à l'ordinateur Deep Blue d'IBM. Cet événement a eu une portée symbolique considérable, ravivant une perception subjective de rivalité avec les ordinateurs que nous n'éprouvons pas face à d'autres machines pourtant bien plus puissantes, comme une grue ou une automobile.

En parallèle, le monde assistait à une « grande plateformisation », avec l'émergence des réseaux sociaux et des encyclopédies collaboratives. Ce mouvement a permis la constitution d'un immense « savoir délocalisé en ligne », un corpus de données textuelles et visuelles qui allait devenir la matière première indispensable à tous les développements ultérieurs de l'intelligence artificielle.

2012 : la Révolution technique des réseaux de neurones

Cette date correspond à la « résurrection » des réseaux de neurones, une approche de l'IA longtemps considérée comme marginale, dont les partisans étaient vus comme un « petit groupe aussi emballé dans leur affaire qu'une secte ». En remportant des compétitions internationales majeures, notamment en reconnaissance d'images, cette technologie a démontré une efficacité spectaculaire.

Ce fut un tournant décisif où, pour la première fois sur un ensemble de tâches complexes, les algorithmes ont commencé à rattraper, voire dépasser, les performances humaines. L'IA est alors devenue un sujet « résolument expérimental », une discipline où les praticiens et les résultats empiriques précèdent désormais les théoriciens, qui s'efforcent d'expliquer a posteriori les succès obtenus.

2022 : le Coup de théâtre géopolitique de l'IA générative

L'arrivée de ChatGPT ne constitue pas une révolution scientifique fondamentale ; les principes techniques sous-jacents existaient déjà depuis plusieurs années. Il s'agit en revanche d'un « coup de théâtre mondial » en matière de publicité, d'adoption massive et, surtout, de changement d'échelle géopolitique. Le monde entier s'est remis à parler d'IA, mais dans des termes radicalement nouveaux.

Dès lors, les enjeux ont progressé de manière exponentielle. Les investissements se comptent désormais en centaines de milliards de dollars. Les « appétits de domination impérialistes » et une « collusion entre le politique et la sphère technologique » sont devenus manifestes, comme l'illustre la rencontre où les grands entrepreneurs de la tech ont fait allégeance à la vision politique de Donald Trump au moment de son investiture.

Ces trois étapes ont transformé une discipline de recherche en un enjeu de souveraineté majeur.

Le double impératif de la souveraineté à l'ère de l'IA

Face à la puissance de transformation de l'IA, le concept de souveraineté s'impose comme le prisme d'analyse le plus pertinent pour les décideurs. En 2018, dans le rapport que le Président Emmanuel Macron m’avait demandé de rédiger, les trois mots-clés de « Une vision stratégique pour la France » étaient : le partage, l'expérimentation et la souveraineté. Aujourd'hui, ce dernier terme a pris une place prépondérante, car l'IA s'invite dans tous les domaines, des relations économiques aux fondements de notre identité. Cette question de la souveraineté doit être abordée à deux niveaux distincts mais profondément interconnectés : la souveraineté humaine et la souveraineté politique.

Maîtrise des compétences et arbitrage face à l'automatisation

La souveraineté humaine renvoie à la question de ce que nous, en tant qu'individus, entreprises et sociétés, décidons de conserver comme prérogative face à la machine. Il s'agit d'un arbitrage permanent entre la délégation de tâches pour un gain d'efficacité et la préservation de nos savoir-faire. La problématique peut être formulée ainsi : Qu'est-ce que je laisse faire à l'IA ? Qu'est-ce qu'il est important que je continue à faire moi-même pour des questions de savoir-faire, de maîtrise, de capacité ?

L'exemple du mathématicien refusant de déléguer les démonstrations de « bas niveau » à un outil automatique est éclairant. Il sait que c'est dans l'exécution de ces tâches, parfois fastidieuses, que se forgent l'entraînement, la technique et, surtout, l'intuition. Déléguer une partie de ce processus risquerait de faire perdre la maîtrise globale et la capacité d'innovation. Chaque organisation doit mener cette réflexion pour définir les compétences critiques qu'elle entend conserver et développer.

L'échelle européenne comme réponse stratégique

La dimension géopolitique de la souveraineté est tout aussi cruciale. Elle se définit comme la capacité d'un ensemble politique à ne pas « se faire dicter sa loi » par des puissances extérieures. Pour la France, dans un contexte mondial dominé par une « lourde volonté d'écrasement » de la part des blocs américain et chinois, cette souveraineté ne peut se concevoir qu'à l'échelle nationale ET européenne.

L'Europe est la seule échelle stratégique viable pour des raisons de taille du marché, de mise en commun des compétences et de concentration des ressources.

L'intégration européenne est loin d'être achevée, mais l'IA offre une opportunité unique. Elle peut agir comme un catalyseur pour cristalliser une vision commune et parachever la construction d'une Europe souveraine et maîtresse de son destin technologique.

Défis et opportunités pour les décideurs

Il est essentiel d'examiner les implications concrètes de l'IA dans les domaines critiques qui impactent directement les entreprises, les institutions et la société.  

Forger les compétences de demain

L'IA frappe de plein fouet le système éducatif, qui repose sur la transmission du savoir par la parole et l'écrit.  

Le véritable enjeu ne réside pas dans l'outil lui-même, mais dans la capacité à susciter la motivation et l'engagement de l'apprenant. L'éducation est un effort, et la technologie peine à générer la volonté nécessaire pour entreprendre cet effort. Pour l'apprenant déjà motivé, l'IA offre cependant des outils d'élévation puissants ; pour les autres, elle risque de n'être qu'une aide à la paresse.

Compétitivité et emploi, au-delà du mythe de la destruction massive

Les prédictions alarmistes sur la destruction massive d'emplois par l'IA doivent être nuancées. L'analyse économique historique montre que, dans un secteur compétitif, l'automatisation est positivement corrélée à l'emploi. Les gains de productivité et de compétitivité générés se traduisent souvent, à terme, par une augmentation de l'activité et des embauches.

Il est cependant notable que l'IA menace davantage les tâches de « plus haut niveau » (conseil, administration, analyse de données) que les métiers « liés à la matière » (cuisine, entretien, artisanat). Ce phénomène n'est pas nouveau : les traders humains ont été « complètement balayés » par les algorithmes il y a des décennies. Aujourd'hui, ce sont les grandes firmes de conseil qui sont exposées ; Accenture, par exemple, a récemment annoncé une vague de licenciements significative, illustrant la vulnérabilité de ces professions d'experts. Ce basculement pourrait potentiellement conduire à une revalorisation sociale et économique des métiers manuels, qui sont à l'abri de l'automatisation purement informationnelle.

Pour intégrer l'IA de manière stratégique, il faut une décision politique a priori - avant toute expérimentation technologique, il est crucial de définir le projet humain de l'entreprise – et une démarche expérimentale - l'intégration de l'IA doit partir des besoins et des missions de l'organisation, et non de la technologie.

Vulnérabilités dans un monde numérique non fiable

Si le vrai était probable, ça se saurait ! Il est fondamental de comprendre que les grands modèles de langage ne sont pas conçus pour dire le vrai, mais le vraisemblable. La recherche de la vérité est le propre de la science ou de la philosophie ; la fonction d'une IA générative est de produire la réponse la plus statistiquement probable à partir de son corpus de données. Comme l'ont montré les réponses radicalement divergentes de Mistral et Gemini sur l'affaire Julian Assange, ces outils ne sont pas neutres : ce sont des objets éminemment politiques, façonnés par les données d'entraînement et les directives de leurs concepteurs.

Le postulat de départ doit être clair : « le monde numérique est un monde insécure ». Les menaces sont omniprésentes, allant du piratage généralisé par des mafias (rançongiciels) à la déstabilisation étatique, à l'image de l'antenne russe spécifiquement dédiée à « mettre le désordre le plus possible dans tout le monde occidental ». Dans ce contexte, la dépendance de l'Europe envers les technologies américaines (services cloud, systèmes d'exploitation, réseaux sociaux) constitue une fragilité stratégique majeure, l'exposant à la surveillance et à l'espionnage économique.

L’IA, moteur et allié potentiel pour un monde meilleur

L'intelligence artificielle, au-delà des menaces qu'elle engendre, nous offre cependant une opportunité majeure : elle nous force à nous interroger sur nos finalités, nos valeurs, et ce qui constitue notre humanité. Plutôt que de subir cette révolution technologique, les décideurs peuvent s'en saisir comme d'un puissant levier d'action.

Au niveau politique, l'IA peut être le catalyseur nécessaire à la construction d'une Union européenne plus intégrée et souveraine. La nécessité de mutualiser les ressources, de protéger un marché unique et de développer des compétences communes face aux pressions extérieures offre un projet concret et mobilisateur pour renforcer l'unité européenne.

Au niveau individuel et entrepreneurial, ce moment de rupture technologique nous invite à définir consciemment ce que nous souhaitons préserver et maîtriser. Face à la promesse de tout automatiser, de la rédaction d'un rapport à la création artistique, nous sommes contraints de faire des choix. C'est l'occasion de réaffirmer la valeur du savoir-faire, de l'effort, de l'intuition et de l'interaction humaine. C'est le moment de poser la question fondamentale : « Qu'est-ce qui me rend heureux et fier d'être humain ? »