Cap sur l’espérance : garder le cap quand tout bouge autour de nous
Accepter et intégrer la solitude du dirigeant : seul, même entouré
Il y a une solitude particulière dans la fonction de dirigeant. Elle est rarement visible de l’extérieur. Un dirigeant est entouré : d’équipes, de comités, de conseils, d’experts, de partenaires, parfois même de communicants qui l’aident à mettre en mots ce qu’il porte. Et pourtant, au moment de décider, une part de la responsabilité ne se délègue pas. Elle se partage, elle se prépare, elle s’éclaire, mais elle ne disparaît pas.
Cette solitude tient d’abord au décalage entre ce que le dirigeant sait, ce qu’il peut dire, ce qu’il doit taire provisoirement et ce qu’il doit rendre compréhensible. Il reçoit les inquiétudes, les impatiences, les signaux faibles, les alertes faibles ou fortes. Il doit écouter sans absorber, décider sans tout maîtriser, arbitrer sans toujours pouvoir expliquer l’ensemble des contraintes. Il doit parfois annoncer une décision difficile tout en restant celui qui donne envie de continuer. Il doit tenir ensemble des exigences qui, vues séparément, semblent toutes légitimes : préserver la trésorerie et investir, protéger les équipes et transformer l’organisation, rassurer les clients et dire la vérité, accélérer et ne pas épuiser.
Cette solitude n’est pas un échec du management. Elle fait partie de la fonction. Mais elle devient dangereuse lorsqu’elle se transforme en isolement. Le dirigeant isolé finit par ne plus entendre que ses propres raisonnements, ou par ne plus oser dire ses propres doutes. Il peut alors confondre courage et fermeture, maîtrise et contrôle, prudence et immobilisme. Garder le cap de l’espérance suppose donc de reconnaître cet état de fait, non pour s’y enfermer, mais pour organiser autour de soi les lieux où elle peut être travaillée : un cercle de pairs, un comité de confiance, un espace de recul, un dialogue exigeant avec quelques personnes capables de dire les choses sans brutalité mais sans complaisance.
Prendre de la hauteur : sortir du cadre pour retrouver la lucidité
Face à l’incertitude, le premier réflexe est souvent d’entrer davantage dans le contrôle. On multiplie les tableaux de bord, les réunions, les scénarios, les points d’étape. Tout cela est utile, bien sûr. Un dirigeant ne peut pas avancer sans indicateurs, sans données, sans pilotage. Mais lorsque l’environnement devient trop mouvant, le premier risque est de confondre intensité d’activité et lucidité stratégique. De plus, nous avons tendance à donner plus de poids à ce que l’on ne sait pas, à ce qui bouge. Prendre cette hauteur permet d’abord et avant tout de mesurer aussi tout ce que l’on sait, et tout ce qui est stable.
Cette prise de hauteur demande du courage, car elle oblige parfois à suspendre la réponse immédiate. Elle demande aussi de sortir de son propre environnement habituel. Parler avec des collaborateurs plus jeunes, qui ne lisent pas les signaux de la même manière. Échanger avec des dirigeants d’autres secteurs. Se confronter à des personnes qui n’ont pas les mêmes évidences. Lire autre chose que les notes internes. Marcher, écrire, reformuler. Toutes ces pratiques peuvent sembler secondaires au regard des urgences. Elles sont pourtant essentielles, car elles permettent de retrouver de l’espace mental.
Dans les périodes incertaines, la lucidité ne vient pas de l’accumulation d’informations (parfois erronées, incomplètes, ou désuètes). Elle vient de la capacité à relier les informations entre elles, à distinguer l’essentiel de l’accessoire, à accepter que certains sujets doivent être arrêtés pour que d’autres puissent vraiment avancer. Garder le cap, ce n’est donc pas seulement avancer coûte que coûte. C’est aussi savoir vérifier régulièrement que le cap choisi mérite encore d’être tenu.
Cultiver un optimisme d’action et se mettre en mouvement
L’optimisme dont nous avons besoin aujourd’hui n’est pas l’optimisme de façade. Il ne consiste pas à dire aux équipes que tout va bien alors que chacun ressent que tout est plus fragile. Il ne consiste pas non plus à masquer les tensions derrière des slogans mobilisateurs. Rassurer fait peur. Dans l’entreprise comme ailleurs, la confiance ne se décrète pas. Elle se construit dans la cohérence entre ce qui est dit, ce qui est décidé et ce qui est réellement fait.
L’optimisme part donc du réel, du mouvement. Il prend en compte les difficultés, il reconnaît les contraintes. Il accepte les émotions comme des signaux, non comme des faiblesses. Il pose une question simple : compte tenu de ce que nous savons, de ce que nous ne savons pas encore, et de ce qui dépend de nous, quel est le prochain geste utile ? L’enjeu n’est pas de mesurer avec précision notre pourcentage possible de réussite, mais plutôt d’enclencher le premier pas vers cette réussite. L’optimisme ne consiste pas à croire ou à questionner, mais à agir. Le slogan de la française des jeux résumait à lui seul cette notion d’optimisme : « 100% des gagnants ont tenté leur chance ». Si je ne me mets pas en mouvement, le meilleur (ou le moins pire) à moins de chance d’advenir.
L’espérance devient alors une énergie très opérationnelle. Elle n’est pas dans les discours généraux, mais dans la capacité à remettre du mouvement là où l’incertitude aurait pu figer. Elle ne promet pas l’absence de difficultés, mais elle permet à chacun de sentir qu’il a encore une prise sur quelque chose. Et c’est souvent cela qui change tout : retrouver une part de pouvoir d’agir.
Réinstaller un cadre clair quand tout devient mouvant
En période stable, le cadre peut sembler presque invisible. Chacun connaît plus ou moins les règles du jeu, les priorités, les circuits de décision, les marges de manœuvre habituels. En période incertaine, ce cadre devient vital. Les équipes n’attendent pas du dirigeant qu’il sache tout ou qu’il « devine » ce qui se passera dans x mois. Elles attendent qu’il rende lisible ce qui compte, ce qui est prioritaire, ce qui ne l’est plus, ce qui reste négociable et ce qui ne l’est pas : les prochains pas.
Un cap n’a de valeur que s’il permet d’arbitrer. Dire que l’on veut être plus agile, plus responsable, plus innovant, plus proche des clients ou plus attentif aux collaborateurs ne suffit pas. Encore faut-il traduire ces intentions en actions concrètes. Que décidons-nous de protéger ? Où acceptons-nous de ralentir ? Quels renoncements assumons-nous ? Quels comportements voulons-nous encourager ? Quelles incohérences devons-nous corriger ? Qu’est-ce qui est réellement important dans cette période spécifique ?
Le Cap doit donc se traduire en actions et gestes concrets, dans un mouvement qui va nourrir l’espérance. Le cadre ne doit pas freiner mais sécuriser. Dans le brouillard, ce ne sont pas les grandes déclarations qui rassurent le plus. Ce sont les repères simples, répétés, incarnés. Ce sont les décisions qui montrent que le cap n’est pas seulement un mot, mais une manière d’agir.
Faire de l’espérance une dynamique collective
Un dirigeant peut incarner l’espérance, qui devient solide lorsqu’elle circule dans l’organisation : dans les équipes, dans les collectifs métiers, dans les relations avec les clients, les partenaires, les actionnaires ou les parties prenantes. Elle suppose donc un travail d’alliance.
Dans les périodes incertaines, les organisations ont parfois tendance à se verticaliser. Les décisions remontent, les validations se multiplient, les marges de manœuvre se réduisent. C’est compréhensible, mais risqué. Car l’espérance d’action suppose au contraire de redonner de la responsabilité là où l’action se joue réellement, à l’intérieur du cadre mentionné plus tôt. Les équipes doivent comprendre le cap, mais elles doivent aussi pouvoir contribuer à le rendre possible.
Le dirigeant porteur d’espérance n’est donc pas celui qui absorbe tout. C’est celui qui permet au collectif de reprendre sa part. Il clarifie, il protège, il relie, il arbitre. Il accepte aussi que des solutions émergent d’ailleurs que du sommet. Il crée les conditions pour que chacun puisse se dire, à tous les niveaux de l’organisation : je ne maîtrise pas tout, mais je peux encore agir utilement, et cela contribue à l’effort collectif.
L’espérance, dans un contexte d’incertitude, n’est donc pas une forme d’optimisme naïf, consistant à répéter que tout ira bien alors que chacun voit bien que tout est plus complexe. C’est regarder le réel en face, accepter l’incertitude comme une donnée à intégrer, à prendre en compte, et continuer, parfois seul, à créer les conditions collectives de l’action. Elle ne consiste pas à nier la tempête, mais à redonner à chacun une raison de tenir un rôle dans son environnement proche.
Les Entretiens de Valpré